Christian la dentellière

Publié le par Ephedra

Dimanche 19 novembre 2006. Il pleut sur le boulevard du Montparnasse. A hauteur de l’église Notre Dame des Champs, un homme, mais non, je ne rêve pas !... fait du crochet sur le trottoir ! Il est vieux, frêle, assis sur un sac de voyage. Ses mains ne sont pas très propres mais elles sont vives et mêlent entre eux les fils de coton en de savants motifs. Devant lui sont exposées quelques réalisations : un napperon géant, des casquettes de Gavroche fuchsia, un petit gilet crème.

 

Un homme qui fait du crochet, voilà qui est peu banal !... Mais un homme qui fait du crochet dans la rue, voilà qui l’est encore moins…

 

La conversation s’engage. Peur de paraître intrusive. On n’est jamais bien malin dans ces cas-là : « alors, c’est vous qui avez fait tout ça ?! » Il a la délicatesse d’accueillir ma question sans mépris. On a déjà dû lui faire le coup mille fois. Oui, c’est bien lui qui a fait tout ça. Comment il a appris ? Avec sa grand-mère. Il vient de Bretagne, et c’est elle qui l’a initié tout enfant à l’art du crochet, dont on se servait pour façonner les coiffes. Pourquoi il a quitté la Bretagne ? L’air ne lui convenait plus là-bas. Trop humide et trop iodé, ça lui a occasionné des problèmes de santé, alors il est venu à Paris, et depuis un mois il est à la rue, voilà. Il s’appelle Christian.

 

Les présentations faites, Christian enchaîne sur des considérations d’ordre économique et marchand liées à son art et à ses créations. « Je les vends pas cher pourtant, mais je comprends pas pourquoi, les gens n’en veulent pas. » Je n’ai pas le cœur de lui dire qu’en dépit des mailles parfaites et de la réalisation sans faille, le caractère un peu « original » de certains modèles peut peut-être freiner le client. Christian doit sûrement créer d’abord et avant tout ce qui lui plaît, ce qu’il trouve beau, sans penser que les casquettes de Gavroche rose fuchsia ne sont pas forcément ce qu’il y a de plus facile à porter au quotidien… 

 

Passent deux dames portugaises. Des connaisseuses, qui sont impressionnées par son travail. Petites précisions apportées par ma dentellière sur son fil de coton : « pas amidonné ni apprêté », qu’il dit. Les dames acquiescent. On cause matière première entre spécialistes. Je m’efface. « Ça se fait beaucoup le crochet au Portugal. Là-bas, ils appellent cela des patiences. » « Oui. Ils travaillent aussi beaucoup à la fourche. C’est une technique que je regrette de ne pas avoir pu apprendre. Vous connaissez ? On prend une petite fourche sur laquelle on entortille les fils un peu comme ça (démonstration à l’appui sur ses ciseaux), avant de les crocheter. » Je suis encore plus épatée. Non seulement cet homme fait du crochet comme un dieu, mais en plus il s’est intéressé aux diverses variantes de la technique de par le monde. J’ai vraiment affaire à un pro. Respect.

 

Départ des dames portugaises. Nous reprenons notre conversation. Ce qui m’inquiète, moi, c’est quand même surtout de savoir où il va dormir ce soir…

 

« J’ai 567 euros de retraite. Je peux mettre 300 euros dans un loyer, mais je n’ai pas les 3 mois à avancer, ni de quoi rassurer un loueur, alors je suis obligé de me débrouiller. »

 

Il me dit que ces temps-ci, ça va, il a trouvé un endroit où il peut dormir dans une cage d’escalier, et cacher ses affaires derrière un mur si besoin. Il ne veut pas aller en foyer, à cause des vols, de l’alcool, de l’insécurité, de la violence et « des bêtes ». « Si c’est pour que l’on me vole le peu que j’ai... » Oui, évidemment…

 

Ce qui me touche, c’est le point auquel, en dépit de cette vie de difficultés et d’errance, ses créations sont perlées, méticuleuses dans la réalisation et irréprochables quant à la propreté. Il me dit qu’il prend toujours grand soin à les envelopper dans du papier de soie avant de les ranger dans son sac à dos, afin qu’elles ne s’abîment pas. On voit qu’elles ont de la valeur à ses yeux, qu’elles lui sont précieuses - du fait du temps qu’il a passé dessus, sûrement, et de l’argent qu’elles peuvent lui rapporter, probablement. Justement, à combien chiffre-t-il ce temps ? Je lui demande les tarifs de ses réalisations. Le napperon géant (80cm de diamètre environ) est à 60 euros, le petit gilet à 30 et les casquettes de Gavroche à 10. Il s’excuse presque du prix : « je ne peux pas faire moins, vu le coût des fils ». J’en pleurerais presque ! Combien d’heures de crochet y a-t-il dans ce napperon, et dans ce gilet ?! Assurément trop pour justifier, même en Chine, des tarifs de ce genre ! Mon cœur se serre à l’idée de penser que c’est le prix auquel il évalue son travail – ou en tout cas que c’est le prix auquel la nécessité d’écouler sa marchandise le lui fait évaluer. Décidément, rien ne vient aider quand on est à la rue...   

 

Je décide de voir pour lui s’il n’y aurait pas moyen de trouver un organisme qui puisse se porter garant pour une caution locative, afin de lui permettre d’accéder à un logement. Nous décidons de nous retrouver ici la semaine suivante. « De toute façon, je suis là tous les dimanches, sauf quand il pleut. » Manque de chance, le dimanche suivant, il pleut. Et celui d’après aussi, et encore. Je vais voir quand même par acquis de conscience, mais il n’est pas là. Lorsque 5 dimanches plus tard (j’étais absente le 4ème), je me retrouve à scruter le trottoir, je constate qu’il n’est toujours pas là. En dépit de quelques passages plus ponctuels par la suite, je ne l’ai jamais revu depuis. Qu’est-il devenu ? A-t-il enfin trouvé à se loger ? Subsistera toujours en moi la crainte qu’il ne lui soit arrivé quelque chose…

Le gilet que j'ai acheté à Christian, réalisé par ses soins, tout à la main

Publié dans Portraits

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L............uC 04/04/2009 09:17

... J'ai eu de ses nouvelles... Il est là bas et coule des jours heureux:
http://www.youtube.com/watch?v=hRz-M30PcEU

L............uC 03/04/2009 16:54

D'où l'expression "vivre au crochet de la société"....
Pardon! je ne résiste jamais à un (mauvais) jeu de mot, fut-il douteux...
Elle est belle ton histoire....
Et puis, vu les dates, tu as de la mémoire et c'est celle du coeur... La plus belle.

Ephedra 04/04/2009 08:52


T'es mignon, merci! C'est ce que je disais à Marie dans le message précédent: en fait, je l'ai toujours gardé dans un coin de ma tête, et j'ai souvent une pensée pour lui, d'une part parce que
la rencontre était belle et inattendue, et d'autre part parce que j'aurais toujours ce doute inquiet de savoir ce qu'il est devenu... 


Marie 03/04/2009 14:29

J'espère que la rue n'est plus qu'un souvenir pour christian. Le gilet est magnifique...

Ephedra 04/04/2009 08:48


Suis allée voir votre site. Venant de vous, c'est un sacré compliment que vous jugiez ce gilet magnifique. Je suis sûre que Christian serait touché. Malheureusement (ou heureusement?, je ne le
saurai sûrement jamais...), je ne l'ai jamais revu depuis, mais il est toujours resté dans un coin de ma tête, comme l'une de ces rencontres un peu "improbables" comme on dit, que l'on fait
parfois. Evidemment, comme vous, j'espère de tout coeur qu'il a trouvé à se loger...


Acanthe 03/04/2009 13:04

Une histoire touchante. Comme vous, je suis tj bouleversée par ces gens que nous croisons dans la rue souvent sans les regarder, nous nous sommes tj pressés, immobiles ils sont désormais en marge de ce monde dont ils ont pourtant fait partie. Une faille, un cahot, et nous voilà sur des cartons sur un bout de trottoir :-(

Ephedra 04/04/2009 08:45


Pour fréquenter au quotidien le secteur du social, je peux vous confirmer que, effectivement,  l'"équilibre" tient souvent à pas grand chose...