Les risques du métier

Publié le par Ephedra

Attention, sujet chaud-chaud-chaud ! Si j’emprunte ici le titre du film magnifique d’André Cayatte avec Jacques Brel, c’est pour vous parler, à travers l’histoire qui y est narrée, non pas des accusations d’abus sexuels qu’une élève peut injustement tenir à l’encontre de son maître d’école, mais par extension de la question un peu tabou des relations qui peuvent exister entre un prof et ses étudiants.

 
Nous sommes bien d’accord, je parle ici d’étudiants majeurs, voire souvent jeunes adultes, disons 25 ans et plus.

 

Je suis amenée, dans le cadre de mes activités professionnelles, à avoir affaire à ce type de public, et je l’avoue, sans gloire mais sans honte non plus : il m’est arrivé de sortir avec certains d’entre eux. Pas beaucoup à vrai dire : deux en deux ans, on ne peut pas dire que cela fasse une moyenne énorme, mais les faits sont là : ce sont des choses qui arrivent. Surtout quand on a finalement moins de différence d’âge avec ses élèves qu’avec ses collègues. Surtout quand on a carrément plus d’affinités avec les premiers qu’avec ces derniers.

 

Même si ce n’est pas un truc que je crie sur les toits, comme je vous le disais, je ne m’en cache pas non plus ; il m’est arrivé d’en parler avec des amis, en soirée, ou quand la question m’est franchement posée. A chaque fois, il y a quand même un petit temps de latence, un blanc.

 

Pourtant, c’est un fait connu et reconnu que les profs de fac se « tapent » leurs étudiantes. Alors quoi ? Le tabou est-il encore plus grand quand c’est une femme qui sort avec un homme plus jeune ?

 

J’ai lu sur un site que 80% des Français vivant en couple avaient rencontré leur compagnon sur leur lieu de travail. Même si le chiffre me semble gros, il dit néanmoins quelque chose sur le lieu de travail comme espace privilégié de rencontre. Et quand on y réfléchit bien, vu le temps que l’on y passe, cela semble normal. Alors, certes, ces gens sont un peu plus jeunes que moi, certes ce sont mes étudiants, mais ce sont aussi d’abord et avant tout des êtres humains comme moi, et ceux de l’espèce avec lesquels je passe le plus de temps au quotidien. Dès lors, n’est-il pas normal qu’une relation privilégiée se noue ? Et au sein des ces relations privilégiées, pourquoi pas, qu’une un peu plus particulière puisse advenir ? Sans le chercher forcément, mais juste du fait de ce temps commun et des connivences qu’il peut créer. Si je dois mettre de la distance sans arrêt, j’en mettrai tout le temps, et je ne serais plus moi, car ce temps de travail, c’est d’abord et avant tout de mon temps de vie. Il n’y a pas d’un côté mon travail et de l’autre ma vie. Non. De 9H à 17H, mon travail, c’est ma vie ; ma vie c’est mon travail. Et comme je ne suis pas schizophrène, je n’ai pas plusieurs moi : un moi professionnel technicien et distancié, un moi domestique solitaire et casanier, un moi social festif et riant, que sais-je encore. Non. Même si l’on est évidemment dans des stratégies d’adaptation perpétuelles aux contextes, il faut arrêter ces conneries. Il y a moi, dans mon intégralité à 100%, dans toutes les situations de ma vie.

 

Cela vous choque ?

 

La distance professionnelle m’agace. Sous couvert de maîtrise et de savoir-faire, j’y vois surtout une manière de se protéger, mais dans le mauvais sens du terme, c’est-à-dire une manière d’être dans l’évitement, de ne pas mouiller sa chemise, d’éviter la rencontre en se cachant derrière la figure du bon professionnel (« c’est pas moi qui l’ai dit, c’est l’équipe », « je ne fais qu’appliquer le règlement », etc. : trop facile). Une manière de se déresponsabiliser, de ne plus répondre en son nom propre mais en tant que représentant de l’institution, qui endosse de manière bien pratique notre mauvaise foi et notre lâcheté.

 

Dans ses Considérations morales, Hannah Arendt montre comment quand on ne fait plus qu’appliquer des règles de conduite générale à des cas particuliers, c’est-à-dire à faire primer la règle sur l’individu, c’est la fin de la pensée. On n’est plus que dans une relation de fonction à fonction qui ne prend pas en compte l’autre. Je me refuse à cela. Ce qui compte, d’abord et avant tout, quelle que soit la situation, c’est la personne que j’ai en face de moi. Le jour où je ne pourrai plus être que dans l’application a priori de règles toutes faites, là, ce sera la fin…

 

Alors bien sûr, je ne suis pas en train de dire que l’idée c’est de se « taper » tous ces étudiants, hein. Et les aventures que j’ai pu avoir ne se sont pas concrétisées dans l’enceinte de l’établissement, évidemment pas, il y a quand même des limites, qui recoupent celles de la bienséance et du savoir-vivre les plus élémentaires. J’essaye juste d’expliquer comment une relation, qu’elle soit de travail, de loisir ou de ce que vous voulez, est d’abord et avant tout une relation humaine, qui se fait dans un contexte particulier, certes, mais qui ne peut être réduite à ce contexte. Je veux dire que mes étudiants sont mes étudiants x heures par jour, mais ils ne sont pas non plus que ça. De même que je ne suis pas ontologiquement leur prof. C’est seulement une fonction que j’exerce x jours par semaine, x semaines par an. Dès lors, la possibilité aussi pour autre chose, parfois, d'arriver.

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Rolvel 20/02/2009 17:56

Choqué, certainement pas...Mais attention...
Je me souviens du journal d'Anne Franck, ou à force de promicuité, elle décrit comment elle tombe fatalement amoureuse de Peter.
J'ai un métier où le rapport est parallèle (soignant-soigné). L'intimité y est parfois tellement absente que les rapports sont parfois au-dela des conventions sociales.
Ce lien peut-être précieux et cher, mais ce n'est pas nécessairement de l'amour...Attention encore. Bon week-end

Ephedra 20/02/2009 20:23


C'est intéressant ce que tu dis. Je ne savais pas que tu étais dans le médical (ou le para-médical). Là, c'est un peu particulier, parce qu'on a en plus la notion de souffrance et de soin qui entre
en jeu, et qui n'intervient pas dans la relation que je peux avoir moi avec mes étudiants. Mais bon, tu as raison, de toute façon, il faut faire attention, et comme je le disais, mon propos n'est
pas non plus de "tomber" toute la promo, mais de reconnaître simplement que ce sont des choses qui peuvent arriver. Très bon week-end à toi aussi!


jp 15/02/2009 08:53

tudo bem obrigado
muilto sol
bien entendu que le mélange sexualité - enseignement complique l'un et l'autre.
Le sujet n'est pas vraiment traité de façon opérationnelle
On a beau faire ce sont des rapports qui mettent en œuvre des impulsions pas durablement compatibles
J'ai toujours été fasciné par les anciens grecs qui avaient tendance à trouver le mélange comme allant de soi

Béatrice 08/02/2009 10:04

Pas choquée du tout. C'est terrible d'avoir à s'empêcher des inclinations à cause d'un code de pseudo- comportement correct ...

Ephedra 11/02/2009 23:52


J'étais sûre que tu me comprendrais! ;-)


jp 07/02/2009 23:38

c'est un beau sujet que tu traites,
la relation enseignant-étudiant - et c'est vrai tout le temps, même dans des enseignements très spécialisés avec des auditeurs largement adultes - il y a un confinement de la relation qui fait surgir des sentiments tout à fait élémentaires.
de désir ou de répulsion,
et qui laissent inévitablement des traces.
quand l'attention est soutenue, il y a obligatoirement des défenses qui tombent

Ephedra 08/02/2009 22:30


Merci JP, ce que tu dis est très vrai... Tudo bem em Portugal?


L............uC 07/02/2009 17:25

Il faut que jeunesse se passe... Dire "fontaine je ne boirai pas de ton eau" est un leurre dans ces circonstances... Et on a qu'une vie!

Ephedra 08/02/2009 22:27


Je te reconnais bien là, Luc, merci! ;-)