La société des plaintes

Publié le par Ephedra

« La société des plaintes », c’est le nom que Roman Stern, le héros du Récit d’un branleur de Samuel Benchetrit, donne à la société destinée à recueillir les lamentations, qu’il vient de fonder.

 

A l’origine de cette idée, il y a la propension de Roman à attirer les jérémiades.

 

« Il paraît qu’on attire tous un certain gratin de la société. Y en a c’est les belles femmes. D’autres l’argent. Eh bien moi c’est les dingues. Les hallucinés. Et tous ceux qui ont besoin de se plaindre. »

 

D’où l’idée, un jour où un type lui propose de lui offrir une bière pour lui raconter ses malheurs, de se faire officiellement payer pour écouter, en tant que société ad hoc. « C’est quand le type sortit le billet de sa poche pour régler les consommations que j’eus inconsciemment mon idée d’agence. » Pas comme un psy ni comme un ami, juste comme quelqu’un qui écoute, point.

 

Eh ben à part tout le côté société et contrepartie pécuniaire, Roman Stern, c’est un peu moi…

 

C’est d’ailleurs un truc qui a toujours fait halluciner mes amis, comment justement, les paumés, les cas soc’, les éclopés de la vie, c’est toujours vers moi qu’ils viennent. Un zonard sur le trottoir ? Bingo, c’est pour ma pomme ! Un frappé du bocal ? Bonne pioche ! C’est pour moi ! Mes potes, ça les faisait marrer. Moi, pour tout vous dire, souvent, je voyais à peine leur marginalité, à ces gens, et à la réflexion, je me dis que c’est peut-être pour ça qu’ils venaient vers moi. Parce que pour moi c’était d’abord et avant tout « des gens », et que des gens, il y en a par définition des espèces les plus diverses, pour ne pas dire autant qu’il y a de personnes, donc du coup, rien d’étonnant à ce qu’ils soient différents. Tout au plus étaient-ils parfois un peu plus insistants que les autres dans leur discours et dans leurs récriminations, mais rien de méchant. Et leurs histoires n’étaient finalement guère plus folles non plus, quand on y réfléchit bien…

 

Dans le bouquin de Benchetrit, Roman explique comment tout petit déjà, c’est à lui que les autres venaient se livrer. Il se demande pourquoi, et à la réflexion, il arrive à dégager quelques pistes d’explication, notamment celle selon laquelle, si les gens viennent vers lui, c’est d’abord et avant tout parce qu’il a l’air gentil. Le gars pas méchant, poli, qu’osera pas dire non. De la gentillesse, de la mollesse, un brin de lâcheté ; autant d’éléments qui laissent la porte ouverte à l’autre, et dans laquelle certains s’engouffrent avec avidité. Parce que par définition, le type en souffrance et/ou indélicat, celui qui veut se plaindre, il n’en a pas grand chose à foutre du mec qu’il a en face. Ce qu’il veut, c’est qu’on l’écoute. « Ces types-là, ils vous voient comme deux oreilles géantes mises au monde pour n'entendre que de longues plaintes.» La relation se fait à sens unique. Il n’y a pas d’échange. C’est un monologue qui cherche un réceptacle pour l'accueillir. Interaction = zéro. L’autre est objectivé en tant que déversoir à maux. Pour reprendre les mots de Lacan à Milan, « il y a confusion entre ce qui fait public et ce qui fait poubelle. »

 

L’oreille généreuse, c’est comme toutes les générosités, il y en a qui en abusent. Je m’interroge souvent sur ces gens, qui vous prennent en otage de leurs confessions, sans s’être posé la question de savoir si vous étiez ou non en mesure de les recevoir. Certains malaises et certains mal-être l’expliquent et l’excusent sûrement, mais parfois, je me demande s’il n’est pas aussi des cas de manque de savoir-vivre évidents, où l’on monopolise purement et simplement l’espace de l’échange pour sa pomme sans se soucier de l’autre, et là, je dois dire que j’ai plus de mal…   

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Béatrice 02/02/2009 08:28

Blague à part, je vais de ce pas aller m'acheter ces livres...tu m'as convaincue...(quoiqu'en la matière... ce n'est pas bien difficile)
J'écoute le dernier disque-Monteverdi- de Christina Pluhar -ensemble arpeggiata- tout en travaillant : magnifique!!!

Ephedra 02/02/2009 19:58


Et tu travailles à quoi en ce moment?
Pour les livres, je ne sais pas si Benchetrit te parlera, par contre nul doute que La chambre d'Albert Camus si. Bonne soirée à toi!


Béatrice 01/02/2009 16:39

Chère Ephédra..bon dimanche de début février qui ,je ne sais pourquoi me pousse à faire de vilains jeux de mots...suite à la lecture de ton article:
"Y en a qui abusent"...
Yes...mais l'abuseur n'abuse que si le récepteur se sent abusé...
Quant à l'oreille généreuse...suffit qu'en plus celui qui la porte s'appelle "LOUIS" pour comprendre qu'il est fait pour écouter...

Ephedra 01/02/2009 22:10


Quelle forme en effet!!  En fait, dans le livre, ce que Roman déteste le plus, ce sont ceux qui viennent se
lamenter auprès de lui quand il est en train de manger, parce que du coup, il est obligé de déposer ses couverts pour les écouter, et finalement il mange froid, et ça, ça l'agace.