Le parapluie et la machine à coudre

Publié le par Ephedra

Dans Les mots et les choses, Michel Foucault fait référence à la célèbre phrase de Lautréamont « beau comme la rencontre d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection » pour illustrer la manière dont des choses complètement disparates (un parapluie et une machine à coudre en l’occurrence) peuvent se trouver mises en relation du fait du partage d’un lieu commun (tous deux sont posés sur une table ; c’est donc cette table qui tient lieu d’espace commun, et qui de fait, permet de les mettre en comparaison).

 

Je trouve que le blog est un outil magique car il sert lui aussi de lieu de rencontre à des sujets aussi divers que variés. Comme dans l’exemple de Lautréamont, il est d’abord et avant tout l’espace commun à tous les textes qui le composent, ce qui permet de les relier entre eux. Un blog est donc bien aussi un peu une table de dissection, qui va permettre à des articles sur les crevettes, le régime alimentaire des mites ou les parfums de luxe, de se trouver réunis. Bien sûr, vous allez me dire : s’ils sont réunis ici, c’est d’abord et avant tout parce qu’ils le sont dans la tête de celui qui les produit, et vous aurez raison. Le blog, en tant qu’objet de création, est aussi le reflet des univers mentaux de son auteur. La première table de dissection, c’est donc finalement nous, puisque les liens entre les choses, c’est nous qui les faisons.

 

A un autre endroit de son ouvrage, Foucault fait référence à Borges, auquel il emprunte la classification d’une certaine encyclopédie chinoise, qui catégorise les animaux en fonction de critères apparemment farfelus, ou en tout cas auxquels nous ne sommes pas habitués pour qualifier et ranger nos amis les bêtes. Par le biais de ces critères à nos yeux aberrants, Foucault fait voir comment les manières de catégoriser, les critères arrêtés comme pertinents pour fonder une catégorie ne vont pas de soi, mais sont eux aussi le produit d’une construction (culturelle, individuelle, en tout cas le résultat d’un lien que nous faisons entre les choses, la reconnaissance d’un critère commun que nous leur attribuons). J’ai dû changer déjà vingt fois les catégories de ce blog, de manière toujours infime, certes, en ajoutant un mot par-ci, en en ôtant ou en en modifiant un autre par-là, en passant discrètement tel article de telle catégorie à telle autre (d’ailleurs, ce billet, où vais-je le ranger ?!)… Le blog est donc non seulement hétéroclite dans son contenu, mais il est aussi plastique dans son organisation, et permet même le luxe suprême de réadapter sans cesse les catégories au contenu.

 

Je repensais à cela l’autre jour, à propos de Perec, par ailleurs grand fan de taxinomies devant l’Eternel. On ne peut pas présumer de ce qu’auraient fait les gens s’ils avaient été là, mais je me disais qu’il aurait sûrement apprécié cet espace de liberté, qui permet de juxtaposer ainsi les sujets les plus disparates, en les organisant dans le sens que l’on veut. Pour ces raisons, et en dépit des limites graphiques de mes compétences informatiques, je n’ai de cesse de m’émerveiller sur ce magnifique espace de liberté qu’est le blog.

                                                                  Hommage à Lautréamont (Jean Hélion, 1979)

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Hécate 09/11/2009 12:50


Bien souvent un peu agacée (gentiment ) par cette citation de Lautréamont,me voici par hasard sur votre blog ,donc l'occasion d'une rencontre...Si vous êtes encore là ,vos publications ne sont pas
récentes,faites-moi signe .J'ai un réel attrait pour Lautréamont,et votre blog semble bien personnalisé.
Alors ,qui sait ,à bientôt.
Hécate