Les naufragés du Petit Bouchon

Publié le par Ephedra

Joli nom, pour un bar, que ce Petit Bouchon, non ?

 

Le Petit Bouchon est un troquet de quartier où vont des vieux, des moins vieux, des étudiants. Plutôt un bar d’habitués, parce qu’on y est bien, que l’ambiance est sympa, sans prétention, et que les verres n’y sont pas chers.

 

Au Petit Bouchon, on rencontre plein de gens : étranges, improbables, attachants. Des piliers de comptoir, des mecs avinés, des saoulards, des existences prises dans des rapports à l’alcool plus ou moins compliqués, border-lines en équilibre précaire sur la crête des cratères qui bouillonnent. C’est dans le flou de ces zones soufrées que j’ai rencontré Steeve. Steeve a trente ans. Nous avons été amenés à parler ensemble une fois, en fin de soirée, sur la terrasse, par une nuit d’été bien arrosée. Il était à une table pas très loin de la nôtre, et puis au bout d’un moment, de regards en sourires échangés, il est venu nous parler. Apparemment, lui aussi avait pas mal picolé, et rapidement, il s’est livré. Il venait de quitter la petite ville de l’Est dans laquelle il habitait, pour « changer de vie », parce qu’il n’avait « pas de bonnes fréquentations » là-bas. Les mauvaises fréquentations, c’était les gens avec lesquels il se droguait, parce que Steeve était héroïnomane. La drogue lui a fait perdre son boulot. Il était chauffeur routier, on l’a mis sous injonction thérapeutique, et on lui a retiré son permis. Maintenant il l’a récupéré, mais il est toujours sous contrôle judiciaire, avec des analyses médicales fréquentes pour vérifier qu’il ne prenne plus rien, même pas du shit. Par contre il a le droit de boire. N’allez cependant pas croire que c’est une brute épaisse de gros routier ex-camé et alcoolique. Non, au contraire, Steeve serait plutôt du genre gracile et gracieux. C’est quelqu’un de gentil et de délicat, dont il se dégage une douceur extrême. Spontanément, on ne peut s’empêcher de se demander comment il a pu lui arriver ce qui lui est arrivé, comme si les sales histoires n’arrivaient qu’aux nases ; réflexion stupide évidemment, ou plutôt absence de réflexion en fait, réflexe idiot, automatisme bête.

 

Maintenant qu’il a récupéré son permis, il va pouvoir reprendre le boulot. Ça va, ça ne lui déplaît pas trop, il aime bien être sur les routes, ça lui permet d’être libre. Faire autre chose ? Non, il n’en a pas spécialement envie. Y’a bien le sport qu’il aimait bien, mais bon, c’est loin, il ne sait pas s’il aurait encore la condition physique pour faire quelque chose là-dedans maintenant.

 

En tant qu’habitué, Steeve connaît tous les piliers de comptoir, parmi lesquels Christian, la cinquantaine même s’il en paraît dix de plus, avec qui il est devenu pote. C’est marrant de voir la nature de l’attachement qu’il lui porte : Christian, il l’admire un peu, parce que paraît-il, il serait chercheur en génétique, et ça, Steeve, ça l’impressionne. La première fois qu’il m’en a parlé, j’étais plutôt sceptique, forcément… Et puis un jour il m’a présenté Christian. Je n’ai pas cherché à creuser non plus, mais de prime abord, rien dans son discours ne m’a permis de déceler d’incohérences ou d’éléments qui puissent invalider cette hypothèse. Apparemment il bosserait dans un labo à la fac, où il élèverait des mouches, pour en étudier les chromosomes. Un préparateur fou qui se prend pour un chercheur ? Intox ou vérité ? Vrai prof ou gros mytho ? Peu importe en fait.

 

On fait tellement de rencontres étranges, dans les cafés…


                                                                                   Photo René-Jacques (1947)


Publié dans Portraits

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Commenter cet article

L............uC 12/01/2009 17:07

Tu connais mon avis...:o)

Ephedra 12/01/2009 23:46


Yes!, et tu as bien raison... ;-)


Béatrice 10/01/2009 12:59

Je suis une inconditionnelle des cafés et petits restaurants où ma solitude choisie, m'amène à parler ou à écouter et dessiner..
les cafés sont des mines d'or pour ceux qui ont les oreilles aux aguets.

Ephedra 10/01/2009 13:12


Puissions-nous n'avoir jamais de cesse de chercher ces pépites...