La parentification

Publié le par Ephedra

Quoi l’est-il que ce terme barbare ?! La parentification, c’est un concept de travail social issu de la thérapie familiale. Je ne vais pas vous "saouler" avec un truc qui ne vous passionne a priori peut-être pas, mais je trouve que la notion qu'il recouvre est vraiment intéressante, et qu'elle peut faire écho à des choses qu'on a tous vécues.

 

En résumé, la parentification, c’est l’enfant « parent de ses parents ». Je n'aime pas trop cette expression, mais on peut dire autrement qu'elle renvoie à toutes ces situations où c’est l’enfant qui va se mettre en position de protéger ses parents. Il sent que ses parents sont en situation de fragilité ou de danger, et à sa manière, il va essayer de les rassurer, de les soutenir ou de les préserver, pour leur éviter de souffrir, de (se) faire du mal, d’être touchés, blessés ou humiliés. Cela suppose que l’enfant ait une clairvoyance que l’on n’accorde spontanément pas forcément aux gens de son âge, puisque si l’on y réfléchit bien, cela implique aussi d’abord et avant tout une connaissance de ce qu’est la souffrance (ben oui, si on veut l’éviter, c’est parce que l’on sait ce que c’est, donc cela veut dire qu’a priori on l’a déjà soi-même ressentie, ou en tout cas qu’on a compris que ça ne faisait pas du bien, et que c’est pour ça qu’on veut l’éviter aux gens qu’on aime - logique!).

 

Quand j’avais sept ans, j’ai perdu mon arrière-grand-mère, qui m’avait en partie élevée. Pendant qu’elle vivait ses derniers instants à l’hôpital, mes parents m’avaient laissée chez une amie à eux. Quand ils sont venus me récupérer le soir, j’ai tout de suite su qu’elle était morte, et je savais très bien ce que cela voulait dire, mais je savais aussi que si je leur montrais ma peine, je leur en ferais encore plus. J’ai donc décidé de faire comme si je ne comprenais pas ce que cela signifiait, et ai continué à jouer comme si de rien n’était… « C’est normal, elle ne comprend pas », a dit, je m’en souviens très bien, l’amie de mes parents. Tu parles ! Ce n’est qu’une fois dans mon lit, toute seule le soir, que j’ai pleuré en secret ma mémé décédée.

 

Je vous renvoie encore au film d’Henri Verneuil dont je vous parlais pas plus tard qu’hier, il y a une autre scène, dans laquelle Azad, alors âgé de sept ans lui aussi, est invité à l’anniversaire d’un petit camarade friqué dans l’un des quartiers huppés de Marseille. Azad est d’origine arménienne et vient d’arriver en France depuis peu. Sa famille, très modeste mais pleine de savoir-vivre, a confectionné pour l’occasion « la reine des pâtisseries orientales » : le baklava, qui a nécessité des heures de préparation méticuleuse.

 

Une fois sur place, le goûter s’avère difficile, Azad est un peu la tête de turque de l’assemblée, les enfants se moquent de lui, et pour tenir le coup, il se rattache au moment où les baklavas seront servis, pensant que les gamins les trouveront tellement délicieux qu’ils ne pourront que se calmer. Mais les baklavas n’arrivent pas, et pour cause… les domestiques sont en train de se les empiffrer en cuisine !

 

« J’avais d’abord naïvement conclu que les Alexandre étaient purement et simplement volés par leurs domestiques, qui se goinfraient en cachette. En descendant les étages, il m’apparut impensable que majordome et camériste se permettent d’avaler plus de la moitié d’une boîte de pâtisseries sans l’accord de la maîtresse de maison. D’autant plus que je me souvenais très bien avoir vu le domestique monter chez Madame Alexandre Mère avec mon paquet. Beaucoup plus tard, j’ai imaginé la scène comme si j’y étais :

 

Le majordome entre avec la boîte de baklavas dans le boudoir de Madame Alexandre, qui est en train de se faire les ongles  

 

Le domestique : Madame, le petit jeune homme arménien vient d’apporter un paquet.

 

Madame Alexandre : Un paquet de quoi ?

 

Le domestique : Ah, je ne sais pas Madame. C’est un paquet carré. Il me semble que c’est une boîte métallique.

 

Madame Alexandre : Eh bien ouvrez, Joseph ! (Il s’exécute.) Alors qu’est-ce que c’est ?

 

Le domestique (la mine répugnée) : C’est une sorte de gâteau, Madame. Les côtés sont tout noirs, ça baigne dans le sucre, et ça sent la cannelle.

 

Madame Alexandre : Mon dieu, quelle horreur ! Dieu sait comment tout cela a été fait ! Enfin, si le cœur vous en dit, partagez-le avec Marthe, on ne sait jamais, c’est peut-être mangeable ?! »

 

Le cœur lourd, Azad sort de l’immeuble pour rejoindre sa mère qui est venue le chercher, et pour ne pas lui faire de peine, à elle qui a passé tellement de temps à préparer ces gâteaux en espérant qu’ils plairaient à ses camarades, il lui dit que ces derniers ont tellement aimé les baklavas qu’il n’en est pas resté un seul. « Comme dit Tante Anna, ils ont mangé leurs doigts avec ! »

 

Ce qui me fascine dans tout ça, c'est que l'on puisse avoir, aussi jeune déjà, cette capacité à "prendre sur soi" pour épargner l’autre; avec le recul, je trouve incroyable que ce soit une disposition qui puisse se développer si jeune chez l'enfant. Et d'un autre côté, je ne peux pas m'empêcher de trouver aussi un peu effrayant ce que, si petit déjà, on est capable de faire pour ses parents...

Je sais que c'est un peu intime, mais vous aussi vous avez des souvenirs comme ça? 

   

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job Lamer 26/04/2009 12:03

Pourquoi ne pas aimer l'expression "enfant parent de ses parents": elle me parait parfaitement illustrer la situation existentielle des enfants parentifiés Par exemple le fils d'Alexandre Dumas (lui même appelé Alexandre Dumas ) qui disait à propos de son père: "Trés jeune j'ai eu un enfant trés vieux".

Ephedra 27/04/2009 23:45


Bonsoir, je n'aime pas cette expression car je n'aime pas les raccourcis faciles, du genre "les vieux qui retombent en enfance" et autres comparaisons à l'emporte-pièce qui ont le don de
m'horripiler! J'estime qu'il y a plutôt un effort de nuance et de subtilité à faire pour trouver les mots justes, qui vont précisément rendre compte des choses sans recourir à
la facilité de la métaphore. La comparaison a ceci de pratique que sous prétexte que l'on dit "comme", on peut légitimer tout ce que l'on veut derrière. Sauf que dans les faits, un enfant
ne sera jamais le père ou la mère de ses parents, tout comme un vieillard n'est en rien un enfant. Et cet écart radical est précisément la différence fondamentale qu'il y a entre la
réalité et le "monde comme si"... 


ELSIE 12/01/2009 11:02

Je ne connaissais pas le terme de parentification mais le concept très bien quand mes parents nous on annoncé à mon frère et à moi que notre père avait le cancer de la prostate j'ai répondu quitte à avoir un cancer autant celui là et tout le temps ou notre père fut à l'hopital (complications post op ) on a soulagée notre mamans du poids des taches quotidienne et masqué notre émotion
Aujourd'hui tout ca est loin derrière nous mais c'est un sujet qui nous fait facilement remonter l'émotion
Et que dire de mon fils qui c'est cassé le fémur à 3 ans 1/2 qui passé les 48 premières heures ou la douleur est insoutenable a garder le sourire les 8 semaine de platre de la hanche au pied (donc alité) puis les 2 mois suivant le temps de retrouver la marche et l'autonomie n'avait il vraiment pas conscience de la situation ou cherchait il déjà à nous préserver ?
En le voyant sourire nous ne pouvions pas nous déprimer!

Ephedra 13/01/2009 07:49


Glurps! Oui, en effet!... Sacré p'tit bonhomme...


Gwenn 11/01/2009 15:39

C'est un article très intéressant que tu nous présentes là. Ma psy me parle souvent de ce concept. Ma mère n'est pas autonome. Je joue le rôle de sa mère. De même pour ma soeur. C'est moi qui à 15 ans allait aux réunions parents/prof la concernant. Ma mère avait peur de ne pas comprendre. Ca responsabilise... peut-être un peu trop vite.

Ephedra 11/01/2009 19:34


Merci Gwenn, en effet. Après, et c'est la limite de l'approche systémique, cela n'explique pas pourquoi nous en tant que Sujets on répond de cette manière à la situation... Bises à toi.


L............uC 09/01/2009 10:39

Tout comme il n'est pas dans l'ordre des choses, quand les enfants meurent avant leur géniteurs, plus tard de s'occuper de ses parents lorsque ceux-ci partent vers d'autres rivages de la "non-mémoire" .... C'est tout aussi difficile à assumer.
Petite illustration de la chose ici: http://www.luclamy.net/blog/?p=773
On se retrouve seul représentant de la mémoire familiale...
Quelle mémoire?
quelle famille?
... Entrant, malgré soi, dans les secrets de l'aîné-géniteur,
secrets dont on ne sort pas toujours indemne.

Ephedra 09/01/2009 11:31


Hmmm... Pas facile en effet... Et tu as raison, il y a quelque chose de l'ordre d'un même principe à l'oeuvre dans ce retournement de situation envers l'aîné-géniteur... Sentiment d'intrusion et
d'impudeur que d'entrer dans ses secrets. Rivages hostiles que ceux de cette "non-mémoire" dont tu parles... Non, décidément tout sauf facile... Courage à toi...


Ephedra 08/01/2009 07:46

Lu cette nuit dans "Les chroniques de l'asphalte" de Samuel Benchetrit: "Une nuit que j'étais à traîner dans le hall, deux types sont arrivés et m'ont demandé comment je m'appelais. "Samuel." Ensuite, l'un des deux m'a demandé mes origines. Juif par mon père. Gitan par ma mère. Là-dessus, le premier m'a empoigné par les bras, et en un rien, je me suis retrouvé par terre. Le deuxième gars m'a attrapé par les cheveux et a tapé une dizaine de fois ma tête contre le sol carrelé pendant que son copain m'envoyait des coups de pied un peu partout dans le ventre et dans le dos. [...] J'ai raconté à mon père que quelqu'un avait ouvert la porte des escaliers au moment où je passais et que je me l'étais prise en pleine tronche. Je ne sais pas pourquoi aujourd'hui encore, mais je n'osais pas dire à mon père qu'on m'avait cogné à cause de tous ces machins racistes. J'avais peur de lui faire de la peine."