588, rue Paradis

Publié le par Ephedra


En 1992, Henri Verneuil a réalisé « 588, rue Paradis », la seconde partie du diptyque filmographique de sa vie, qui fait suite à « Mayrig », et est adapté du roman du même nom, dont il est aussi l'auteur.

 

Je vous renvoie ailleurs pour un résumé du film. Je voulais seulement m’attarder ici sur une scène, qui illustre selon moi mieux que bien des mots quelque chose sur la valeur du travail, quel qu’il soit.

 

Pour vous, donc, un extrait de la séquence du « marchandage des chemises », dans laquelle une vieille peau vulgaire et pleine de fric essaie de grappiller de manière obscène quelques francs à une vieille dame digne et laborieuse qui vient de perdre son mari.

 

La scène comporte trois personnages : Madame Zakarian, interprétée par Claudia Cardinale, son fils Azad (Richard Berry), et la cliente, Madame Crespelle, dont je ne connais pas l’interprète.

 

—Ÿ–

 

Mme Crespelle : Alors, combien je vous dois, Madame Zakarian ?

 

Mme Zakarian : Cinq fois 230 francs, Madame, comme c’était convenu, ce qui fait 1150 francs.

 

Mme C. : Vous allez bien m’enlever un petit quelque chose, Madame Zakarian ? Je vous ai commandé cinq chemises à la fois. Sur mes recommandations, mon beau-frère et mon fils ont l’intention de venir vous voir. Ça vaut bien un petit tarif de fidélité, non ?

 

Mme Z. : Madame Crespelle, à la commande, vous m’avez déjà enlevé 20 francs par chemise, ce qui fait un rabais de 100 francs. Quand on travaillait en famille, c’était moins grave, mais maintenant j’ai besoin d’une ouvrière, parce que je ne vois plus très bien pour un travail main.

 

Mme C. : Là n’est pas la question, Madame Zakarian, je ne vous demande pas un rabais. Je vous demande un geste, pour le principe. Allez, bon, nous allons arrondir tout ça à 1100 francs, hein ! Pour vous, c’est trois fois rien, pour moi, c’est pas grand-chose, et tout le monde est content !

 

Azad (ayant entendu la conversation depuis l’arrière-boutique, surgit dans le magasin) : Nous allons vous rendre encore plus contente ! Tenez Madame, vous ne devez rien, c’est un cadeau de la maison !

 

Mme C. : Mais Monsieur, je ne demande pas la charité !

 

Azad : Si Madame. Vous avez d’abord mendié cinq fois 20 francs par chemise, et à l’instant vous venez de tendre la main pour une aumône de 50 francs, ce qui nous fait, si je calcule bien, 150 francs, alors je vous dis retirez votre sébile, tout est gratuit aujourd’hui ! Vous pouvez emporter votre paquet.

 

Mme C. : Grossier personnage ! Plus jamais, vous m’entendez, plus jamais…

 

Azad : ...Plus jamais vous ne remettrez les pieds dans ce magasin ? Mais je l’espère bien Madame, nous avons déjà largement donné !

 

Mme C. : Vous êtes un voyou Monsieur, un voyou !

 

Azad : Allez, encore une marche et vous êtes hors du magasin avec cinq chemises gratuites !

 

Mme C. : J’emporte les chemises, mais vous aurez de mes nouvelles ! C’est mon mari qui réglera cette affaire personnellement et à sa façon !

 

Azad : Tenez, suggérez-lui d’envoyer 1150 francs de roses à sa chemisière. Ça peut être une jolie fin pour une vilaine histoire ! 


—Ÿ– 


La scène se clôt ensuite sur une voix off de Richard Berry, qui dit : « De cette Madame Crespelle qui essayait d’arracher quelques francs au salaire des doigts déchiquetés par l’aiguille, j’ai gardé le souvenir d’une secrète promesse que j’ai toujours tenue : jamais plus je n’ai marchandé le prix du travail des mains. »

Je ne sais pas vous, mais moi, j’aime beaucoup cette dernière phrase… Parce que, qu'il soit des mains, des pieds ou de la tête, le travail, c'est d'abord et avant tout de notre temps, et donc de notre vie, que l'on vend...



 

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Tietie007 05/10/2011 11:31


Mon grand-père, Pierre Gortchakoff, a travaillé au 475 rue paradis, en 1921, il était domestique dans une grande famille marseillaise, les Gounelle.


Marc Lefrançois 06/01/2009 20:29

Je suis bien d'accord avec toi... cela me rappelle quelque chose... Enfin merci pour les infos concernant ce film que je ne connaissais pas...