Oser

Publié le par Ephedra


En 2006, un jeune réalisateur nommé Georgi Lazarevski a réalisé un film magnifique sur son grand-père. Pas un énième doc nombriliste sur de sombres histoires familiales qui n’intéressent personne. Non ; un vrai beau film, avec de belles images et bien construit, qui raconte une vraie histoire, celle d’Aimé, 91 ans, violoniste virtuose retraité de son état, qui a rêvé toute sa vie d’aller au Maroc, sans jamais le faire. Plus qu’une lubie ou une marotte, un vrai désir, comme on peut en avoir parfois, un truc qui nous habite et qui nous tient. A tel point qu’au fil du temps, Aimé s’est peu à peu construit son « voyage idéal », qu’il a soigneusement consigné dans un petit cahier, noircissant patiemment d’itinéraires et de calculs appliqués les pages de ce carnet de route, où il a noté tout ce qu’il aurait envie de faire, par où il aimerait passer, ce qu’il voudrait voir. Il a aussi établi un prévisionnel : du budget, de l’essence, des kilomètres, des étapes… Tout est prêt, pesé, pensé et mesuré au cordeau pour réaliser son voyage. Que lui manque-t-il alors ? L’argent, il l’a. Le temps aussi. Alors quoi ?! « Just do it ! », « Juste fais-le! » ! Ben oui quoi, « y’a plus qu’à ! » Sauf que justement, c’est là que ça coince… Parce que, tout simplement, il n’ose pas. « J’ai jamais osé, » dit-il plusieurs fois. Alors, un jour, Georgi décide de prendre les choses en mains, et de l’emmener réaliser son rêve de l’autre côté de la Méditerranée. Après une traversée en bateau durant laquelle Aimé livre à son petit-fils les joies et les regrets de sa vie, on le retrouve transformé, épanoui, resplendissant, ravi, sur les routes incertaines du désert marocain. « Si Alice [sa femme] me voyait ! », s’exclame-t-il souvent.

 

Hormis pour sa qualité artistique, pourquoi est-ce que je vous parle de ce film ?

 

Parce que tout du long, ce qui revient dans le discours d’Aimé, c’est que toute sa vie, il n’a pas osé. Pris dans une éducation et dans un quotidien bourgeois, marié à une femme qui semble avoir toujours un peu décidé pour lui, occupé par une carrière exigeante et rigoureuse, Aimé a toujours vécu sa vie dans ces voies tracées par d’autres, dont il s’échappait dans la musique, dans ses rêves, et dans l’écriture de son carnet. Jusqu’à ce que Georgi le convainque de prendre la route, Aimé n’a jamais osé faire ce voyage qui lui tenait pourtant tant à cœur, mais il n’a jamais osé au sens large - osé parler aux gens, osé aller ici ou là, osé faire des choses qui sortaient de ce que l’on attendait de lui, osé vivre sa vie et ses envies.

 

Et quand on y réfléchit bien, tout ce que l’on ne fait pas, tout ce que l’on s’interdit, simplement parce que l’on n’ose pas !…

 

L’été dernier par exemple, j’étais justement aux Etats généraux du film documentaire, à Lussas. Dans la foule grouillante du festival, il y avait un garçon tout seul en train d’écrire à une table, et je ne sais pas pourquoi, le décalage entre son calme, son isolement à lui, et le mouvement alentour?, le fait qu’il soit en train d’écrire, alors que tout le monde était en train de boire et de deviser gaiement? - bref, toujours est-il que quelque chose en lui m’a interpellée et m’a donné envie de faire sa connaissance, de lui parler. Même pas dans la perspective d’un plan drague, hein, non, juste parce que je le trouvais beau comme on trouve beau un tableau, et que quelque chose en lui me touchait. Eh ben je vous le donne en mille : j’ai pas osé.

 

De la même manière, il y a un petit monsieur, 90 ans environ, que je croise tous les matins en allant au boulot, en train de fumer sa clope sur le pas de sa porte. Eh ben pareil : il m’intrigue, je me demande qui il est, quelle vie il a… Bref, il fait partie de mon paysage quotidien, et j’aurais envie de le connaître, mais là non plus, j’ose pas.

 

Et encore combien de trucs comme ça ! Et pourquoi ?! Parce que j’ai peur de paraître déplacée, de déranger l’autre, de gêner.

 

Et je ne vous parle que des gens, mais vous pensez bien qu’il n’y a pas que ça ! Combien de choses j’aurais aimé faire et que je me suis, de moi-même, toute seule comme une grande, interdites, pas permises, que j’ai décrétées a priori comme n’étant pas pour moi ?!

 

Putains d’inhibitions de meeeeeeeeeeeeeeerde-euh !

 

Puissiez-vous, en 2009, oser tout ce que vous n’avez pas osé en 2008…

 

Bonne année ! :-)


 
Georgi Lazarevski, Voyage en sol majeur, 2006, DVcam, 54mn, (Prod. Quark Productions / Diff. Andana Films). Un petit bijou de tendresse, d’émotion et de poésie, un VRAI BEAU FILM, oui oui oui!, que je vous invite à voir, à revoir et à faire connaître autour de vous. Si vous voulez vous faire plaisir ou faire plaisir, vous pouvez l’acheter ici (et non, je ne touche aucun droit sur les ventes, mon enthousiasme n’est que le fruit de ma conviction! ;-))

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ELSIE 03/01/2009 18:54

Merci de ta visite sur mon blog tout les lundi je regrouperai nos résultats.
Ton blog est magnifique quand je te lis je me sens futile et inculte !!!
Mais c'est stimulant !

Ephedra 03/01/2009 19:40


Waouh! Je ne sais que répondre, Elsie, sinon que tu es un peu dure envers toi-même! Mais ce que tu dis me touche beaucoup, et je te remercie du fond du coeur. Sincèrement. Ce blog commence
tout juste à exister, et le fait qu'il puisse s'avérer un minimum intéressant pour quelqu'un est un encouragement pour moi à le continuer. Encore merci, vraiment...


Béatrice 03/01/2009 17:51

oser ou ne pas oser..that is the question...
merci beaucoup, je suis honorée de votre visite sur mon petit blog...j'ai lu juste votre dernier article en urgence pour savoir à qui je m'adressais et deux phrases m'ont suffi. je suis ...touchée..plus que cela...
questions et réflexions...le moteur de ma vie...
livres en cours:" Les bienveillantes", "Tintin, le temple du soleil",musique: Satie, les gnossiennes et gymnopédies( tous les jours)
musique tzigane(un autre moteur), et tant d'autres merveilles...

Ephedra 03/01/2009 19:32


Merci de votre visite en retour, Béatrice. Satie: oui, oui, oui, sans modération! :-)


L............uC 02/01/2009 05:41

"Osez Joséphine"... mais plus sérieusement lisez le roman de Nabokov "la défense Loujine" qui parle de ce côté inadapté de l'homme perdu dans sa discipline, les échecs, et qui ne voit pas le monde autour de lui... Lien de ce qui se rapproche le plus de l'histoire: http://groups.google.com/group/fr.rec.cinema.selection/browse_thread/thread/f466fab0fcc439a1/0bc535943662e48c
au delà de ce film qui m'a l'air pas mal ... Le roman de Vladimir reste est un bijou

Ephedra 02/01/2009 12:40


Merci, Luc, pour ce conseil de lecture. Suis allée faire un tour sur le lien que vous m'avez envoyé. Ce que j'y ai lu a fait plusieurs fois écho en moi avec "Le loup des Steppes" de Hermann
Hesse - à tort peut-être? C'est ce que je saurai après avoir lu "La défense Loujine"... Merci!