Réveillon chez les pauvres

Publié le par Ephedra

J’ai eu plusieurs propositions pour le réveillon cette année, mais je ne sais pas, « je n’y avais pas trop le goût », comme on dit. Non pas que ce que l’on me proposait n’était pas tentant, mais - vieux relent de ce vieux râteau sur lequel on ne va pas revenir peut-être? - toujours est-il que je n’avais pas trop la tête à la fête ; j’ai donc préféré décliner les invitations.

 

Mais plutôt que de « gâcher » le potentiel humain que je pouvais éventuellement représenter pour quelqu'un à ne vraiment rien faire, je m’étais dit que je pourrais essayer de me « rendre utile », en regardant s’il n’y aurait pas une action quelconque organisée dans le coin par les Restos, le Secours Populaire ou Emmaüs, bref un endroit, où ils auraient besoin de bras pour servir des repas et d’un peu d’écoute pour parler avec les gens.

 

Il se trouve que je n’ai pas trouvé grand-chose, et que j’ai appris entre temps que ma copine Katy serait seule le soir du 31, donc la question s’est résolue comme ça, mais cela m’a quand même fait pas mal réfléchir, une fois de plus, à « la fonction sociale des exclus ».

 

Je passe sur les travaux de Simmel, l’idée ici n’est pas de faire un cours ; par contre, je vous renvoie, si vous ne l’avez pas lu, au petit opuscule coup de gueule de Patrick Declerck, Le sang nouveau est arrivé, dans lequel il n’hésite pas à dire qu’au fond, ils sont quand même bien « pratiques » ces pauvres qui nous donnent l’impression d’être riches. Ils jouent à merveille leur rôle de faire-valoir, miroirs en négatif tellement rassurants pour nous quand ça ne va pas ; ils nous aident à nuancer nos malheurs, en nous confirmant dans notre bien-être et dans notre confort. Ben oui, eux ils ont tellement peu, ils vont tellement mal, que nous forcément on n’a pas le droit de se plaindre. « Ça aide à relativiser » que de se confronter à la misère du monde, combien de fois ai-je entendu cela ?

 

Bien sûr qu’il y a une part de vérité là-dedans, mais moi, ce n’est pas dans cet état d’esprit que j’y serais allée. Pas dans cette comparaison en creux, pas dans cette relation d’identification un peu douteuse, parce que je n’ai pas besoin de voir des gens malheureux pour savoir la chance que j’ai de ne pas être pauvre, malade, sans logement, etc. Même si je râle régulièrement que telle ou telle chose ne va pas, cette conscience de la précarité, je l’ai en moi, je la porte au quotidien, elle ne me quitte pas.

 

Par contre, il serait faux de dire que dans ce plan réveillon, je n’aurais pas été plus preneuse que donneuse. Parce que j’y ai bien réfléchi, et j’ai compris, je crois, que sous couvert de me rendre utile, j’attendais en fait qu’« eux » le soient, en se faisant pourvoyeurs de sens. Ce que je leur apportais, c’était d’abord et avant tout du temps vide, creux, non-rempli, de l’espace vacant, et ce temps sans signification, c’est eux qui lui en auraient donné une, simplement par leur présence, simplement par leur existence en tant que démunis. Comme ces « institutions de type zéro » dont parle Lévi-Strauss, qui n’ont d’autre raison d’être que celle de donner du sens à ceux qui les produisent, qui n’ont d’autre sens que celui-là même d’en donner un à la société qui les possède : n’y a-t-il pas de cela à l'oeuvre dans l’exclusion et dans les réponses que nous lui apportons ?

 

Quoi que vous fassiez ce soir, je vous souhaite à tous un bon réveillon.

 

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Béatrice 03/01/2009 17:53

Etre seul (le) le soir du 31 ne veut pas dire exclus, moi aussi, j'étais seule...mais bien...

L............uC 02/01/2009 05:56

Elle en a de la chance Katy... au delà de cette culpabilité judéo chrétienne c'est bien d'y penser, gageons que la prochaine fois vous agirez... mais qu'il n'est nul besoin d'attendre le nouvel an, qui reste un jour comme un autre (tout comme Noël et/ou autres fêtes),pour faire ces petits gestes désintéressés, donner, sans attendre de retour, reste un axe de vie dans cette courte existence... Je me répète... Elle en a de la chance "cette Katy" de vous avoir pour copine.

Mademoiselle Coco 01/01/2009 10:42

Dis-donc, on se ressemble un peu toutes les deux. Comme j'ai pu le faire quelques fois, je devais aller avec une association distribuer du café aux sans abris et passer un peu de temps avec eux hier soir. Mais avec mon TGV qui a bien choisi son jour pour arriver une demi heure en retard à Paris, mon chat qui hurlait à la mort depuis 4h dans sa caisse, mes oreilles qui n'en pouvaient plus et mon énergie qui était complètement bouffée passée la porte de chez moi à 21h, j'ai à regret renoncé à aller marcher dans les rues de Paris.
Avant de partir à Montpellier, j'avais fait une tarte à la pistache, une au chocolat, des carottes râpées, du celeri rave (j'avoue j'ai cuisiné ce qui restait dans mon frigo et que je ne mangerais pas vu que je partais en vacances), tout ça dans des boites en plastique jetables, avec des couverts en plastique, puis je suis allée timidement les donner aux sdf qui dorment dans une tente dans la rue derrière chez moi.
Je les connais un peu parce que je parle avec eux de temps en temps, en sortant de ED, je leur amène parfois du pain et du fromage ou des croquettes pour les chiens, mais je n'avais jamais passé plus de 2 minutes avec eux. Là je suis restée environ dix de plus, et j'avoue que ça a été le moment fort de mes vacances de fêtes. Ils n'ont pas osé dire merci sur le coup, ils ont pris, ils ont découvert, ils ont eu l'air de trouver ça suspicieux (et j'avoue que j'avais une immense trouille de me faire envoyer chier), puis ils ont souri et on a discuté un peu. Je me suis sentie ridicule de leur souhaiter un joyeux Noel, parce qu'aprés coup, j'ai réalisé que non, ils ne passeraient pas un joyeux Noel. Mais je crois que quand ils m'ont remerciée, au moment ou je partais, ils avaient le sourire de gens heureux à l'instant même, et j'ai tellement aimé ce moment ... Depuis ce 24 décembre au matin, je n'arrête pas d'y penser. C'était franchement plus fort que mon troc powerplate contre wii, sans non plus renier ce que j'ai la chance d'avoir.
Alors même si je me dis qu'hier soir j'aurais pu continuer à dessiner des sourires et que je ne suis pas allée le faire, j'essaie de ne pas culpabiliser et je suis certaine que plein de gens l'ont fait un peu partout en france. Et lire ton envie de le faire aussi, ça me conforte dans l'idée qu'on peut faire plein de belles choses pour l'être humain, quand on le veut. Et comme j'ai plein de petites idées pour tout ça, je n'hésiterai pas à revenir vers toi pour te les proposer, dans l'année, si ça te dit.
Ouhla, quel roman pour un matin de 1er janvier lol !
Je file au marché et je me tais ;) Des bisous.